La « rue arabe » n’est plus ce qu’elle était

Lorsque j’étais enfant puis adolescent, il y avait une question qui revenait régulièrement dans les médias à chaque soubresaut au Proche-Orient : quelle serait la réaction de la « rue arabe » ? Il faut avouer qu’en règle générale cette réaction me saisissait d’effroi. Je voyais des dizaines de milliers de personnes s’agglutiner pour vociférer, brandir des armes, tirer des rafales de kalachnikov et brûler des drapeaux. La plupart des visages étaient défigurés par la haine. La haine des Etats-Unis, d’Israël et d’une manière générale de l’Occident. Cette « rue arabe » semblait avoir une identité propre. Une capacité intrinsèque à se mobiliser à chaque fois qu’elle estimait que les intérêts du monde arabe était en jeu. Bien entendu il n’en était rien. Comme dans toute dictature, et tous les pays arabes sont peu ou prou des dictatures, une manifestation de foule n’est jamais spontanée. Cette « rue arabe » était donc instrumentalisée par les régimes en place pour effrayer les Occidentaux, les intimider. Du moins selon la version officielle. Mais cette instrumentalisation était en réalité la preuve de leur incapacité à agir sur les événements. Les manifestations de la « rue arabe » étaient avant tout à usage interne afin de camoufler aux opinions l’impuissance des régimes en place à peser sur les décisions des Occidentaux et leur incapacité à contrecarrer la politique israélienne. Les manifestations éruptives de la « rue arabe » permettaient de canaliser les frustrations. Les médias occidentaux se faisaient volontiers les complices des régimes arabes en faisant mine de redouter la réaction de la « rue arabe » capable, selon eux, de mettre le feu à la poudrière du Moyen-Orient. Tout le monde y trouvait son compte. L’essentiel étant de sauver la face.

Suite à la décision du président américain, Donald Trump, de reconnaître Jérusalem comme capitale de l’Etat hébreu, nos médias nous ont rejoué le coup de la « rue arabe ». Nous allions assister, selon eux, à une explosion de violence sans précédent dans tout le Proche-Orient. Et le fautif serait bien entendu ce fou de Donald Trump qui n’avait pas hésité à craquer une allumette au-dessus de ce baril de poudre. Cela n’a pas été le cas. Car dans l’ensemble, nos médias n’ont pas tenu compte d’une double évolution qui explique l’échec inattendu de la mobilisation de la « rue arabe ».

Depuis trente ans le monde musulman est balayé par une vague islamiste. La « rue arabe » s’est donc transformée progressivement en « rue islamiste ». L’Occident s’en est rendu compte lors de l’épisode des caricatures sur le prophète. Et lors des manifestations des printemps arabes, alors que certains célébraient l’émancipation de cette même « rue arabe », ces foules se sont progressivement muées en « rue islamiste ». Pensiez-vous que les régimes en place, après avoir maté difficilement pour la plupart d’entre eux les printemps arabes, allaient jouer avec les allumettes islamistes ? Ces dictatures, qui aimaient auparavant mobiliser ces foules pour camoufler leur inaction, n’ont pas pris le risque cette fois « d’allumer le feu » comme le disait un chanteur récemment disparu. Les régimes en place ont parfaitement saisi le changement de nature de la « rue arabe ». Quant aux pays qui ont été ravagés par les printemps arabes, Syrie, Libye et Yémen, les régimes comme les populations ont des problèmes bien plus importants à résoudre que de se pencher sur le statut de Jérusalem.

Le second changement, géopolitique celui-ci, explique également l’échec des prédictions apocalyptiques de nos médias. Les régimes arabes sunnites ne voient plus Israël comme l’ennemi numéro 1. L’Etat juif a été remplacé dans ce rôle par l’Iran chiite. Ainsi, l’Arabie Saoudite, dont l’influence est irremplaçable sur le monde arabe, n’a pas manifesté la moindre hostilité envers la décision des Etats-Unis. Du moins officiellement. Cela aurait été inconcevable il y a encore dix ans. Mais les Saoudiens se sentent aujourd’hui menacés par un présumé impérialisme iranien. L’Iran a en effet remporté de nombreux succès ces dernières années. Outre la prise de contrôle indirecte de l’Iraq, il a réussi à établir une continuité stratégique entre Téhéran et la Méditerranée qui passe par la Syrie et le Liban. Le fameux « arc chiite ». En outre, les pétro-monarchies se sentent menacées d’encerclement depuis la rébellion chiite des Houthis au Yémen. Dans ces conditions, Ryad, comme d’autres capitales du Golfe Persique, n’est pas en mesure de s’opposer à la politique américaine dans la région. Les Saoudiens ont plus que jamais besoin d’une alliance solide avec les Etats-Unis ce qui permet à ces derniers de mener à leur guise le jeu diplomatique. En conséquence, il n’était pas envisageable pour Ryad d’orchestrer des manifestations contre la décision de Donald Trump.

Ce n’est donc pas un hasard si la mobilisation de la fameuse « rue arabe », fantasmée par des journalistes attachés à un logiciel périmé et sans doute aveuglés par leur haine du président des Etats-Unis, ne s’est pas produite. Comme ce n’est pas un hasard non plus si les seuls pays qui ont vu une mobilisation conséquente sont le Liban et la Turquie. Le Liban, qui accueille les principaux camps de réfugiés palestiniens, est contrôlé de fait par le Hezbollah, donc par l’Iran. Or Téhéran a repris depuis de nombreuses années le flambeau de la défense inconditionnelle des intérêts du peuple palestinien. Finançant au passage les Frères Musulmans du Hamas. Le régime iranien, lui, ne craint pas de mobiliser la « rue islamiste ». Quant à la Turquie, son président islamiste se rêve en nouveau calife Ottoman et la question du statut de Jérusalem n’est qu’un énième prétexte pour détourner l’opinion turque de l’Occident et parachever la destruction de l’héritage d’Atatürk. Mais on le voit, ni le Perse, ni le Turc ne sont des Arabes. La « rue arabe », décidément, n’est plus ce qu’elle était.

La rédaction

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