L’Irlande du Nord à l’heure du Brexit

Toutes les heures, le M1 Express de la compagnie d’autocars Dublin Coach fait la navette entre la capitale de la république d’Irlande et Belfast, celle de l’Irlande du Nord, constitutive du Royaume-Uni. En moins de deux heures, un car relie les deux villes, traversant une lande verte aux coteaux parsemés de genêts épineux. Le temps des checkpoints est révolu, les “troubles” qui ont saigné l’Irlande du Nord ne sont plus qu’un mauvais souvenir. Chaque jour, hommes, animaux, marchandises et services circulent d’une partie de l’île à l’autre, attestant des liens qui les unissent. Le rétablissement d’une vraie frontière, menace comprise pour l’Irlande du Nord dans les négociations de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, viendrait geler l’économie et crisper les identités.

« Ici, explique Christopher Morrow, de la chambre de commerce et d’industrie de Belfast, l’économie commence tout juste à retrouver son niveau d’avant la crise de 2008. L’imposition de tarifs douaniers, la sortie du marché unique seraient désastreuses. » Dans les comtés britanniques de l’Ulster, on a voté majoritairement pour le maintien du Royaume-Uni dans l’Europe de Bruxelles, avec un score moins élevé qu’en Écosse mais qui, de la même manière, se distingue du reste des suffrages exprimés dans le pays. Des revendications identitaires, portées par le Sinn Féin, parti nationaliste et catholique et, comme en Écosse, le sentiment que l’Europe est un rempart contre la gouvernance anglaise. Une configuration propre, toutefois, à l’Irlande du Nord : le souhait de n’être pas séparée de l’Irlande tout court.

Aujourd’hui, 60 % de ses exportations sont encore destinées au marché européen, principalement au voisin irlandais. Même de grands groupes, comme Diageo, qui possède notamment Guinness et Baileys et dont la production de bières et de liqueurs est équitablement répartie entre Belfast et Dublin, craignent pour leur avenir. Sans compter que Bruxelles a largement contribué à soutenir la fragile économie de cette région du Royaume-Uni isolée de la Grande-Bretagne. L’Irlande du Nord bénéficie notamment du programme Peace. Mis en place par l’Union européenne en 1989, il a pour but d’oeuvrer pour la stabilité économique et sociale en Irlande du Nord et dans la région frontalière de l’Irlande, en mettant l’accent sur la jeunesse (financement de projets éducatifs communs, création d’espaces et de services partagés).

« À Belfast, ça va mieux ! » Ici, tout le monde vous l’affirme, la situation s’est améliorée depuis une quinzaine d’années. Sur les docks réhabilités se dresse le Titanic Belfast, monument et musée à la gloire du célèbre paquebot transatlantique, qui fut construit dans le port de la cité nord-irlandaise. Cache-misère cependant, l’aide européenne n’a pas suffi à panser les plaies. Sur Great Victoria Street, les panneaux “À céder” se succèdent sur le front des immeubles. Une population désoeuvrée y erre, le vendredi soir, de pub en pub, le visage marqué par la pauvreté. Le développement des activités touristiques prend cependant des chemins de traverse. Après l’accord de paix de 1998 (Good Friday Agreement), elles connurent un certain succès au sein des enclaves communautaires. Les chauffeurs de taxi, souvent d’anciens prisonniers politiques ayant appartenu aux milices paramilitaires reconvertis en guides, donnent à revivre la guerre civile, comme un passé qui ne se refermerait jamais. Au volant de son black cab, Norman conduit les visiteurs de Shankill, quartier protestant, à Falls Road, enceinte catholique. Il s’inquiète des conséquences politiques du référendum. Commente les murals, célèbres peintures murales, qui disent la mémoire récente de ces populations sacrifi ées, aux rancoeurs et vengeances toujours tenaces.

Vision irréelle, dans l’Europe de 2017, d’une société clivée, où les deux communautés ont leurs martyrs, leurs listes de griefs. Les “murs de la paix”, qui offrent un simulacre de sérénité avec leurs barbelés et leurs portes closes à la tombée de la nuit, sectionnent brutalement la ville. À Sandy Row, artère protestante, la récente gentrification exacerbe les identités et le sentiment de pauvreté de ceux qui n’ont rien, ou presque. Au dos d’un bâtiment en brique, on peut lire sur une bannière aux couleurs de l’Union Jack « British and proud ». Un peu plus loin, c’est le portrait du roi Guillaume III qu’on exhibe. Chaque 12 juillet se tient la marche traditionnelle des orangistes, qui commémorent sa victoire sur son rival catholique, Jacques II. Tous les ans, des débordements émaillent la manifestation.

Banbridge, commune de 45 000 habitants sur la route de Newry, garde également la mémoire des “troubles”. Ici, le tribunal, que l’Ira a tenté de faire sauter plusieurs fois. Là, l’ancien commissariat et son “bunker”, qu’escamotent maladroitement des affi ches publicitaires. C’est là qu’a choisi de s’établir, il y a une vingtaine d’années, François Vincent, journaliste pour une gazette locale. Profitant de son statut d’observateur étranger, il a tenu durant quatre ans Couleurs irlandaises, un blog hébergé par Libération, qui relatait le quotidien de cette petite ville dont la majorité protestante (85 %), acquise aux unionistes, a massivement voté en faveur du Brexit. Dans la société schizophrène qu’il décrit, on se sert de l’Union européenne pour faire reconnaître le gaélique comme seconde langue officielle, mais on envoie systématiquement ses enfants étudier en Angleterre ou en Écosse.

Depuis l’an dernier, c’est vers Dublin que tous les regards se tournent. L’Irlande du Nord est bel et bien perdue quelque part au milieu des années 1990, quand l’économie de la République irlandaise est, elle, la plus dynamique de l’Union européenne. En 2015, l’énorme augmentation des capitaux d’entreprise a provoqué un bond sans précédent de la croissance (+ 26,3 %). L’impôt sur les sociétés n’y est que de 12,5 %. « Les journaux télé nous ont longtemps donné une vision très négative de l’Irlande du Nord, constate David, cadre pour une grande entreprise multinationale installée comme tant d’autres à Dublin. À Westminster, personne ne pense aux Nord-Irlandais. Les riches du sud de l’Angleterre peuvent se permettre le Brexit, pas eux. Ces gens ont été abandonnés. On leur a fait des promesses et on ne les a pas tenues. »

Mais la vision du jeune homme n’est pas partagée par tous. Justin Barrett, ancien militant pro-vie, a fondé le National Party, l’an dernier. Eurosceptique, Barrett soutient la position des Britanniques sur le Brexit, sans pourtant se faire d’illusions sur les conséquences pour la république d’Irlande. Il prône un accord spécial de l’Irlande avec les Britanniques. « Lorsque le Royaume-Uni a rejoint la CEE, en 1973, nous n’avons pas eu d’autre choix que d’y entrer nous-mêmes. Perdre le marché britannique nous aurait tués. Aujourd’hui, nous sommes en danger. Ne plus commercer comme avant avec le Royaume-Uni, c’est inimaginable. » Les discussions poursuivies entre Londres et Bruxelles sont historiques. Leurs conséquences pour le Royaume-Uni, pour les ressortissants étrangers qui y vivent ainsi que pour leur voisin irlandais risquent d’être durables. « Si la puissance britannique parvient toutefois à rester dans le marché unique, le Brexit… ne voudra plus rien dire. »

Source : https://www.valeursactuelles.com/monde/lirlande-du-nord-lheure-du-brexit-85289

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Catégories :Irlande du Nord, Royaume Uni

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