La rencontre Poutine-Erdogan résultat du déni de l’Europe sur l’islamisation de la Turquie

téléchargement (4)FIGAROVOX.Une marée humaine de centaines de milliers de Turcs arborant des drapeaux rouges a déferlé sur la grande esplanade de Yenikapi à Istanbul pour célébrer la démocratie turque et ses martyrs morts lors du coup d’Etat manqué. Que vous inspirent ces images?

Caroline GALACTEROS.
– Une grande inquiétude (…) en regardant ces images, nous prenons (bien trop tard) la mesure de la force de l’imprégnation islamiste de la société turque. L’AKP est au pouvoir depuis 2002. Il lui aura fallu moins de 15 ans pour transformer une société profondément laïque et tournée vers l’Occident (l’armée turque étant la garante sourcilleuse de cette laïcité!!) et aspirant à un rapprochement avec l’Europe en un peuple fortement islamisé (surtout dans ses couches populaires mais aussi désormais dans une partie de ses élites) ; un peuple que sa «frustration européenne» a convaincu que l’avenir était pour lui à l’Est, vers l’Asie (notamment centrale), vers le Moyen-Orient et vers un islamisme assumé comme véhicule d’une stratégie d’influence régionale et globale offensive (…)

Déjà pendant le coup d’Etat du 15 juillet, Recep Erdogan avait réussi à faire se soulever la foule islamiste contre les chars putschistes. Là encore, les manifestants ont acclamé avec conviction leur président salué comme un rempart démocratique. Comment expliquer ce lien paradoxal entre Etat autoritaire, voire dictatorial, et démocratie?

Nous sommes face à un retournement de sens et à une mobilisation populaire qui traduit sans doute malheureusement l’état réel de la société turque. Qui a fait un coup d’Etat en fait? Je crains que ce ne soit Erdogan en personne. Un coup réussi, un coup de maître qui lui permet de mener à bien l’éradication de ce qui restait de kémalistes laïcs et protecteurs de la démocratie turque d’une part, et du courant islamiste concurrent de Gülen très influent dans la société et surtout plus occidentaliste et atlantiste d’autre part. Bref, il s’est magistralement servi de cette tentative de déstabilisation (ou coup de semonce américain pour le remettre dans le rang?) pour éliminer larga manu ses deux rivaux politiques majeurs et les évincer de toutes leurs positions au sein des forces armées mais aussi de la justice, de l’enseignement, des média, de l’économie, etc. La Turquie est donc en train de s’autonomiser radicalement et durablement par rapport au monde occidental et de faire renaître le rêve ottoman sous la férule d’un véritable dictateur qui fait croire à sa population médusée et admirative, qu’il sauve la démocratie en déracinant ses plus profonds soutiens. C’est aussi clairement une victoire massive des Frères musulmans (dont le parti politique du président est une émanation) qui va sans doute provoquer à moyen terme un appel d’air politique considérable dans toute la région, mais aussi en Europe. Mis en échec en Tunisie et en Egypte notamment, les Frères ont trouvé leur nouveau «champion» et Erdogan est en train de constituer en Turquie un pôle d’attraction au service de cette confrérie internationale toujours très influente et agissante qui ne manquera pas de faire des émules.

Recep Erdogan a parlé «d’union nationale» et de «nouvelle Turquie». Que vous inspirent ces notions?

«La nouvelle Turquie» est là. Elle assume son caractère islamique et entend se lancer à la reconquête de son aire d’influence ottomane sans se faire dicter une quelconque règle de comportement par l’Europe ou même par Washington. «L’Union nationale» est celle d’un peuple, qui, abusé et/ou convaincu, semble préférer la férule contraignante d’un Etat fort et craint aux incertitudes d’une perméabilité culturelle à la démocratie ou à l’occidentalisme dévoyé. Les élites économiques turques quant à elles, pour préserver leurs intérêts, vont devoir passer des compromis avec le nouveau pouvoir dont on connaît les appétits économiques et financiers. Kemal Atatürk a vécu. Et un pion de taille vient de tomber dans l’escarcelle de l’islamisme conquérant. C’est une très mauvaise nouvelle.

La mondialisation n’a pas engendré des démocraties libérales avec des chefs en retrait comme ce peut être le cas en Occident. Les grands pays émergents ont tendance à plébisciter des démocraties fortes que d’aucuns appellent des «démocratures» à l’image de Vladimir Poutine en Russie. Ne vous semble-t-il pas que Recep Erdogan est en train de franchir une dangereuse limite?

Notre entêtement présomptueux à démolir par le feu les Etats laïcs forts, certes dictatoriaux mais stables et protecteurs de la diversité ethnique et confessionnelle du Moyen-Orient (Irak, Syrie, Libye) au prétexte d’y protéger les populations n’a produit pour elles que drames et désolation. Il a aussi alerté bien des autocrates en herbe et nourri leurs crispations autoritaires. En Chine, en Iran, en Russie notamment mais aussi en Afrique et même dans certains pays d’Europe (Hongrie, Pologne) aux prises avec la menace migratoire, des pouvoirs forts proposent aux peuples inquiets des synthèses imparfaites mais résilientes d’autoritarisme assumé, de libéralisme économique tempéré et de souverainisme mâtiné de populisme. La figure du «Chef» – si décriée dans une Europe dont les politiciens se refusent à être autre chose que des gestionnaires mous de l’impuissance consentie -, est à l’œuvre dans de multiples parties du monde. Et même si des abus, des excès existent, elle rassure, elle comble un besoin profond de protection. Elle est vécue comme un mal nécessaire, un rempart contre la dissolution identitaire, contre la déstabilisation commanditée de l’extérieur ou permise par une complaisance intérieure, contre l’atomisation des sociétés livrées au communautarisme étroit sous prétexte de respect des identités et des confessions. Bref les nations et les peuples se vengent et l’idéal démocratique en fait les frais…

La Turquie d’aujourd’hui peut inquiéter à très juste titre, car Erdogan met cette synthèse au service d’une ambition néo-impériale, d’un national-islamisme offensif qui s’oppose frontalement à l’Europe. Elle n’est clairement plus compatible avec nos canons et nos référentiels d’Etat de droit ou de droits de l’homme. En fait, nous sommes soudainement rattrapés par une évidence: le décentrage non seulement géographique mais politique du monde. L’Europe (ni même l’Amérique) n’en sont plus le(s) centre(s) mais des pôles fragiles, prisonniers de leur renoncement déjà ancien à l’autorité, à la souveraineté, aux frontières, au courage politique, à la verticalité de l’exercice du pouvoir, à l’idée de guider un peuple au lieu «d’accompagner» ses turpitudes et des inconséquences.

Enfin, si nous n’avons certes, comme presque toujours rien vu venir, ne commençons pas en plus à battre notre coulpe sur le thème «si nous avions admis la Turquie dans l’UE, cela ne serait pas arrivé». C’est d’ailleurs, – ironie tragique du sort – l’Union européenne elle-même qui, au nom de l’intégration par Ankara des normes politiques européennes, a privé il y a quelques années de ses prérogatives constitutionnelles le Conseil National de Sécurité turc (MGK) jusqu’alors précieux défenseur du caractère laïc du pouvoir contre les dérives religieuses (Erdogan et Gülen avaient eux-mêmes subi ses foudres à la fin des années 90!). Nous n’avons rien compris à la réalité politique turque ni à la pénétration lente de l’islamisme dans ce pays. Voilà tout. Et ce n’est pas fini… L’accord de dupes conclu par la chancelière allemande nous expose désormais à tous les chantages du Sultan dont les déclarations comminatoires ont d’ailleurs déjà commencé.

Le cas de la «démocratie souveraine» russe, de mon point de vue, n’est pas du tout comparable à celui de la Turquie qui dérive vers un régime autocratique mais surtout islamiste et expansionniste. La Russie est historiquement, culturellement, religieusement et politiquement européenne et n’a d’autre ambition que de préserver son territoire et sa «profondeur stratégique» à la fois militaire et culturelle. Mais l’Europe sous tutelle américaine ne veut pas d’elle et l’Occident la rejette avec constance aux marges de son aire d’influence depuis plus d’un quart de siècle déjà.

Alors, comme la Chine de son côté est en train de constituer un pôle gigantesque d’attraction politico-économique concurrent de celui d’un Occident en panne d’influence, Moscou prend acte de notre défiance et rejoint progressivement le groupe des nouveaux maîtres de l’ordre international… qui ont tous en commun de ne plus accepter la moindre leçon de notre part (…)

Source : http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2016/07/18/31002-20160718ARTFIG00241-jean-francois-colosimo-la-turquie-a-fait-un-pas-de-plus-vers-la-dictature-islamiste.php

Rappel : https://civilwarineurope.com/2016/08/09/le-president-islamiste-turc-menace-denvoyer-3-millions-de-clandestins-en-europe-encore-plus-fort-que-letat-islamique/

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Catégories :Russie

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